Au Japon, les fleurs n’ont pas encore éclos

La tempête fait rage. La structure de bois a semblé menacer toute la nuit. Nous sommes seuls dans cette maison de bois. Le P. Franco et Masayuki Harada, les deux maîtres des lieux lors de notre passage, vivent chacun dans un ermitage, un peu plus loin, au cœur de la forêt. Depuis deux jours, nous retrouvons un contact direct avec la nature au centre Seimeizan. La tempête nous le rappelle. Nous ne dormirons pas beaucoup cette nuit-là, veille de notre départ!

Soleil couchant au pays du soleil levant.

Pendant notre séjour, nous avons pourtant pu profiter d’un ciel plutôt clément. Les temps de prière face au levant ou couchant, avec le chant des oiseaux en stéréo, ont été une reconnexion immédiate avec la nature, bienvenue dans un Japon sururbanisé. L’arrivée à Tokyo, en particulier, avait été impressionnante. Cette ville, la plus grande du monde, ne semble jamais finir. 35 millions de tokyoïtes se mêlent dans ses tentacules infinis. Les Parisiens et leurs deux heures quotidiennes dans les transports ne sont pas tant à plaindre ! L’évasion sur l’île de Kyushu, la plus méridionale de l’archipel nippon, en est d’autant bien plus reposante.

La maison de prière et centre interreligieux de Shinmeizan, dans les hauteurs de Tamana, a été créé par le P. Franco Sottocornola, prêtre italien, en 1987. « Pour faire du dialogue interreligieux, il faut faire soi-même l’expérience du dialogue. Cette maison est nécessaire pour dire qui nous sommes, montrer notre identité. »

A l’époque de sa création, il venait de vivre un an avec la famille du bonze bouddhiste Tairyu Furukawa, non loin de là, dans le temple de Seimeizan-Schweitzer (Seimeizan signifiant « la montagne de la vie ») dédié à… Albert Schweitzer (musicien, médecin et théologien français, Prix Nobel de la paix en 1952) ! Le P. Franco et le bonze Furukawa ont à l’époque conçu la maison de prière, Seimeizan Katorikku Betsuin, comme « la branche catholique du temple bouddhiste » éponyme.

Comment en vient-on à créer une maison de prière catholique affiliée à un temple bouddhiste ? Le P. Franco Sottocornola était professeur de théologie pour sa congrégation, à Parme, en Italie. Un goût particulier pour le Japon l’y a envoyé. Une intuition lui disait d’y créer une maison de prière. Mais les catholiques ne sont même pas 0,3% au Japon ! « C’est pour cela qu’il fallait que cette maison de prière soit ouverte à tous », nous explique-t-il. « Les hôtes qui viennent là sont de tous horizons. »

« Avant de commencer, je me suis installé avec des sœurs trappistes à Kobe afin d’apprendre ce qu’était une vie uniquement centrée sur la prière. Chaque jour, je déjeunais avec les hôtes pour apprendre le cœur japonais. Ensuite, j’ai passé un an à Tamana avec la famille du bonze Furukawa. De là, nous avons créé la branche catholique d’un temple bouddhiste, ce qui n’a pas toujours été bien accueilli ! »

« On cherche à faire de l’inculturation, poursuit-il, vivre notre religiosité chrétienne dans des formes japonaises tel que le zazen inspiré par le bouddhisme, ou la nature comme lieu d’expérience spirituelle inspiré du shintoïsme. » Parmi les signes d’un enracinement dans les pratiques locales, Anne-Laure se trouve particulièrement sensible au samu. Dans la tradition zen, le samu, ce sont les choses du quotidien qui doivent être faites dans un esprit spirituel : « C’est prendre un peu de temps pour rendre les choses comme elles doivent être, nous explique le P. Franco. Ainsi, on est prêts à accueillir les gens de passage. Et c’est également un signe de respect envers la nature que de l’aider à s’épanouir. » Les exercices proposés sont d’une simplicité désarmante. Nous passons ainsi une demi-heure à ôter des escaliers du jardin les feuilles mortes. Ce qui compte, ce n’est pas la tâche mais bien l’état d’esprit dans laquelle on l’accomplit et ceux pour qui nous l’accomplissons. Le samu est ainsi une pratique pour rendre le monde meilleur ! Cela nous sensibilise au beau : on en vient à considérer les choses qui nous entourent comme le fruit du samu de quelqu’un d’autre. En entrant dans notre chambre si accueillante, nous nous sentons honorés et attendus. Le lieu est d’une beauté déconcertante, dans un Japon « petit dans les grandes choses » (mais grand dans les petites choses !)

Tatamis et gong invitent à la prière.

Cet état d’esprit, nous le retrouvons dans chaque détail de la maison. Le bâtiment est ainsi fortement marqué par la culture japonaise : de la chambre à tatami (chambre traditionnelle japonaise et où l’occupant sort lui-même son matelas) à sa salle de bain – où l’on est prié de n’utiliser que des savons écologiques pour respecter le recyclage maison – à la manière dont la table est délicatement dressée. Nous sommes particulièrement sensibles à la grande salle de prière d’une épure toute japonisante.

N’y a-t-il pas une confusion à être la branche catholique d’un temple bouddhiste ? Pour clarifier les choses, le centre a pris son indépendance en 2003 et a changé son nom en Shinmeizan (la montagne de la vraie vie – avant il était nommé Shinmeizan, la montagne de la vie, comme le temple) : « En 2003, nous avons intégré cette maison à ma congrégation xavierienne comme centre de dialogue », explique le P. Franco.

Le P. Franco Sottocornola et ses compagnons de Shinmeizan, absents au moment de notre passage, se sont partagé la tâche de conseil auprès du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Impossible de nous empêcher de lui demander comment il voit le dialogue en 2012. Sa réponse est sans appel : « Nous en sommes aux stades des expérimentations, de la recherche, nous répond-il. Il est trop tôt pour chercher des fruits alors que nous n’en sommes même pas encore au stade de la floraison. » Paroles étonnantes de la part de quelqu’un engagé depuis plus de vingt ans. Mais paroles d’actualité en cette fin du mois de mars : nous attendons avec impatience que les fleurs des cerisiers du Japon éclosent, moment magique dans le pays du soleil levant. Malheureusement, l’éclosion n’aura lieu que 48 heures après notre départ de Tokyo pour Los Angeles.

Pour l’instant, sous une tempête enragée, nous apercevons à travers le pare-brise arrière de l’automobile le P. Franco nous faire de grands signes sous son parapluie. Nous espérons qu’il aura le temps de recueillir quelques fruits de ce qu’il à participer à semer avec ardeur, passion et humilité. Encore une fois, la tristesse nous prend au moment de reprendre la route, frustration éternelle des nomades…

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Une réponse à Au Japon, les fleurs n’ont pas encore éclos

  1. Rabih dit :

    Le Samu est une révélation pour moi. Je suis très marqué par la nouvelle prise de conscience qui est de « considérer les choses qui nous entourent comme le fruit du samu de quelqu’un d’autre ». Comme c’est beau, pur, raffiné; quelle qualité relationnelle potentielle! Quelle touche féminine, j’allais dire, même quelle touche Thérèsienne! Allez, yalla, moi je me convertis au Samu car le Samu adoucit les moeurs :) Merci Fred & Anne-Laure de nous le faire découvrir.