Saccidananda, la voie mystique

Si l’Inde a une image de pays spirituel, elle le doit en partie aux nombreux ashrams qui émaillent ses paysages parmi lesquels celui du Mahatma Gandhi que nous avons visité à Ahmedabad. La fin de notre séjour indien est marquée par la visite de l’ashram de Saccidananda, tout au sud de l’Inde, dans l’état du Tamil Nadu.

Après quelques jours de repos à Bangalore auprès d’Audrey et Pierre-Damien, cousins d’Anne-Laure puis de nos amis Anouck et Loïc (et leurs 3 enfants !), nous voici repartis sur les routes direction le Tamil Nadu. Nous arrivons dans la ville la plus proche de notre destination à 4h du matin par un train de nuit … la gare de Tiruchirapalli est un spectacle comme il est rarement donné de voir : sur le sol, des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes dorment, pour les plus chanceux d’entre eux, une couverture en guise de sommier. La route qui mène à notre destination semble récente. Cela se voit au goudron neuf mais également au fait que beaucoup de maisons commencent à gauche de la voie et finissent à droite : elles ont visiblement été amputées par la construction de la route. Sur les côtés, nous sommes accueillis par les divinités des temples hindous, nous tirant la langue…

Après une heure de trajet, nous arrivons à l’ashram de Saccidananda. Un ashram est un lieu de vie et de prière. La majorité sont hindous, évidemment, mais ici et là, des chrétiens ont créé leurs propres centres. L’un des pionniers est l’ashram de Saccidananda (« la trinité » en sanscrit, langue sacrée de l’hindouisme) fondé par un moine bénédictin breton, Henri Le Saux et un prêtre lyonnais, Jules Monchanin en 1950 et où rayonne encore l’image de leur successeur, Bede Griffiths.

Comme dans tout ashram, la vie est exigeante, silencieuse et rythmée par les prières : lever avant 5h pour l’angélus suivi du namajapa (récitation du nom de Dieu) et d’une méditation personnelle. A 6h30, la communauté se retrouve pour la prière du matin et l’eucharistie, avant le petit-déjeuner, pris à même le sol. Il ne faut pas avoir peur de voir dans son assiette quelques fourmis ! Tous les jours à 16h, le frère John-Martin Sahayananda, le responsable de l’ashram, donne un enseignement à partir des questions des participants présents. Le grand silence commence à 21h. Les repas végétariens sont préparés à base de riz… Le lait provient directement des vaches de l’ashram et est le bienvenu pour calmer la chaleur des mets épicés. « Notre vie est basée sur la règle de saint Benoît », nous explique John-Martin. «Nous proposons une vie contemplative basée à la fois sur une longue tradition monachique chrétienne et la Sannyâsa (renonciation) hindoue. »

Saint Benoît, version indienne...

Réconcilier les traditions prophétiques occidentales et les traditions de sagesse orientales
Le frère John-Martin nous explique que l’intuition des P. Le Saux et Monchanin puis du P. Bede Griffiths était de faire de ce lieu un pont entre les religions dualistes occidentales et les religions non-dualistes orientales. Dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, la distinction entre Dieu créateur et les créatures est nette, dans l’hindouisme ou le bouddhisme, toutes les créatures sont un même magma. « Le Christ est la voie de réconciliation entre les traditions prophétiques (judaisme, christianisme, islam, baha’isme) et les traditions de sagesse orientales (hindouisme, bouddhisme, shintoisme, etc.) », nous explique-t-il. Cette distinction permet de comprendre les spiritualités orientales qu’en Europe nous avons du mal parfois à nommer religions.

« L’ashram se veut un lieu de rencontre entre hindous, chrétiens, et personnes de toute religion, ou sans religion, qui recherchent Dieu. Nos visiteurs viennent d’Inde et du monde entier rechercher Dieu à travers différentes traditions religieuses et nous cherchons à répondre à leurs besoins spirituels dans une atmosphère de calme, d’études et de méditations. »

Inculturation vs. syncrétisme
Au premier abord, nous sommes perturbés par l’utilisation de la symbolique hindoue : pour célébrer la messe, le prêtre, habillé en orange à l’image d’un sâdhu (un sage religieux hindou) est assis en tailleur derrière la table qui fait office d’autel. S’il nous semble qu’il peut y avoir une confusion des genres chez les visiteurs de passage qui adoptent la position du lotus, typique de la méditation bouddhiste, pendant les temps de prière, la distinction entre syncrétisme et inculturation parait pourtant assez claire. Lors de notre passage romain nous avions posé la question au P. François Bousquet, recteur de Saint-Louis-des-Français et spécialiste du dialogue interreligieux : dans une recherche de dialogue spirituel entre les religions, quelle est la limite du syncrétisme ? Sa réponse avait été éclairante : « Ce qu’on appelle parfois syncrétisme peut être le processus normal de l’inculturation. Un chrétien gaulois n’est pas un chrétien birman… On ne naît pas chrétien comme on naît juif. On naît quelque chose d’autre et on devient chrétien. Jésus n’est pas moins Dieu en étant homme et n’est pas moins homme en étant Dieu. De même le chrétien n’est pas moins chrétien en étant birman ou brésilien et réciproquement. Ce n’est pas du syncrétisme, c’est le fait que la nature spirituelle et sociable de l’être humain fait qu’il n’y a pas de nature humaine qui ne soit culture. La foi se vit, prend son corps dans une culture. C’est pour ça que le rôle de l’unité de la foi est si important dans l’Eglise. » Il nous semble que  Saccidananda est l’illustration concrète de ces mots du P. Bousquet.

Dans les prières de l’ashram, nous expérimentons plusieurs gestes et symboles hérités de la tradition hindoue comme le fait de tracer une tikka sur le front. Lors de la prière du matin, c’est avec du bois de santal, « symbole de divinité ». Lors de la prière de la mi-journée, la poudre violette nommée Kumkumum, symbolise la sagesse. Le soir, des cendres rappelle le Mercredi des Cendres : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière. »
Dans chacune de ces prières, les membres de Saccidananda utilisent la syllabe sacrée Om. « Ce mot n’a pas de signification particulière. Il semblerait qu’il est la même racine que le mot hébreu ‘amen’. C’est le symbole du Dieu qui s’est fait verbe. Pour un chrétien, évidemment, ce verbe, c’est le Christ. »

Pour vivre une solidarité concrète avec les autres traditions, l’ashram a des œuvres sociales dans la demi-douzaine de villages avoisinants et où vivent 20000 personnes. Beaucoup de ces familles ne peuvent pas payer les frais scolaires. L’ashram subvient aux besoins de 2000 élèves. Hindous, chrétiens et musulmans ont ouvert une école mais aussi un centre de formation professionnelle où jeunes et moins jeunes peuvent apprendre la couture ou la dactylographie. Enfin, l’enjeu de société autour duquel tous les croyants se retrouvent est la prise en charge des personnes âgées. Vingt-deux personnes sont donc accueillies dans une maison de retraite gérées par les différentes communautés religieuses.

Ce séjour trop court, 72 heures, nous a demandé un long temps d’adaptation. Nous repartons frustrés de n’avoir que touché du doigt «de nouvelles vérités ». En reprenant la route direction la Malaisie, nous méditons ces mots du frère John-Martin : « Partager la bonne nouvelle du Christ ne consiste pas à convertir ceux qui suivent d’autres religions mais à avoir plutôt un dialogue véritable et sincère avec eux. C’est reconnaître le plan de Dieu dans chaque religion et apprendre les uns des autres. (…) Les religions font partie de la manifestation historique de la vérité et cette manifestation est conditionnée. (…) Une vraie croissance ne peut prendre place que lorsque chaque religion connaît ses limites. »

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3 réponses à Saccidananda, la voie mystique

  1. Desmazieres Anne-Claire dit :

    Hyper éclairant les explications du Fr. John-Martin sur les religions dualistes/non-dualistes et la place centrale du Christ! Merci bcp!

  2. Rabih dit :

    Bravo pour la rencontre de l’ashram de Saccidananda! et merci d’en être les témoins pour nous. Quelle invitation à l’humilité et au renoncement aux idées culturelles reçues. Je retiens ces paroles de frère John-Martin pleine d’humanisme, de christianisme & de prophétie: « Reconnaître le plan de Dieu dans chaque religion et apprendre les uns des autres. (…) Une vraie croissance ne peut prendre place que lorsque chaque religion connaît ses limites. »