Allumer une lampe plutôt que maudire les ténèbres

Après huit jours en Irak avec une communauté chrétienne aux abois, nous retrouvons Melhem Khalaf et les membres libanais d’Offre Joie venus en Irak organiser un camp pour des jeunes enfants de Bagdad, chrétiens et musulmans.

Nous avions croisé la route de Melhem à Beyrouth quelques jours plus tôt. La première rencontre avec cet avocat avait été étonnante. Nos tenues de routards détonnaient dans les locaux chics de son cabinet. Il faisait froid à Beyrouth ces jours-là. Melhem ne s’était pas départi de son imperméable boutonné jusqu’au cou ajoutant à son air sévère… Nous passions à l’interrogatoire : qui sommes-nous ? Que voulons-nous ? Pourquoi sommes-nous intéressés par Offre Joie, son organisation ? Même si nous venons plus pour écouter les gens nous parler de leur expérience et de leurs motivations que l’inverse, nous nous habituons maintenant à expliquer le sens de notre démarche. Néanmoins, l’air sévère de l’avocat nous intimidait… Après nous avoir expliqué l’intuition d’Offre Joie, Melhem nous invitait : « Venez à Kfifan ! Vous comprendrez qu’Offre Joie, ce n’est pas une association, mais un sens de vie. »

Petit à petit, la colombe d'Offre Joie remplace les traces de balles sur les murs de Beyrouth.

Le week-end suivant, sur l’invitation de Melhem et avec Pascale, une amie libanaise, nous nous sommes donc rendus à Kfifan, le centre d’Offre Joie dans les hauteurs libanaises. C’est là que chaque été le mouvement organise ses colonies de vacances. « Lorsque nous avons créé Offre Joie en 1986, la guerre nous divisait. Pour construire la paix, il nous fallait nous rassembler. Nous avons donc pris le moyen le plus simple qui s’offrait à nous : des camps chantiers et des  colonies de vacances. »

Des centaines de jeunes sont passés par les camps d’Offre Joie et Melhem a dans sa poche des tonnes d’histoires de réconciliation à raconter. Une au hasard : « Après la guerre de 2006 avec Israël, avec quelques membres d’Offre Joie, nous sommes descendus au sud reconstruire les villages détruits. Nous étions en plein territoire chiite. Alors que nous étions en plein travail dans la nuit, éclairés par d’importants projecteurs. Un 4×4 noir, aux vitres teintées, est arrivé. Un homme en est sorti et a aboyé : « Qui est responsable ici ? » J’ai fait signe aux autres de continuer le travail comme si de rien n’était. Je me suis approché. L’homme était jeune et a frémi. « Melhem ? » m’a-t-il interrogé. Il n’avait pas besoin d’en dire plus. « Quelle année ? », l’ai-je interrogé à mon tour. Ce jeune était devenu responsable du Hezbollah pour la zone sur laquelle nous travaillions. Il m’a alors avoué que les étés passés à Offre Joie avaient été les plus beaux de sa vie. Il m’a présenté à ses camarades en disant : « Voyez, c’est lui l’homme dont je vous ai parlé ! » Puis m’a dit : « Continuez votre travail et si vous avez des besoins ou des problèmes, appelle-moi.’ »

« L’espérance est une vertu qui se travaille », nous avait prévenu Mgr Michael Fitzgerald, nonce apostolique en Egypte et ancien responsable du dialogue interreligieux pour le Vatican. Et c’est exactement le travail que fait Offre Joie au Liban et maintenant en Irak… C’est pour la première colonie de vacances qu’Offre Joie organise en Irak que nous retrouvons à l’aéroport d’Erbil Melhem, Elias, Mohammed, Farah, soeur Colette, Myriam, Céline et le P. Thomas. Plus de deux heures de route nous attendent pour rejoindre les enfants au monastère d’Al-Qosh. Les 24h de retard de leur avion ne leur a pas fait perdre leur enthousiasme !

Un chauffeur manchot, des routes défoncées et 36 enfants dans la nuit…

« Du moment qu’il ne répond pas au téléphone en conduisant, tout va bien ! », lance Fred. Nous venons de nous rendre compte que le chauffeur de notre minibus est manchot. Il évite de son seul bras les trous de la chaussée irakienne…. Quand il ne répond pas au téléphone ! Car il le fait, le bougre, calant son volant avec ses genoux. Il est minuit. La route est à l’image du pays : dans un piètre état mais menant quelque part. La question étant : où ?

Au loin, nous apercevons les flammes des puits de pétrole qui illuminent un ciel sans lune. Les chants, les rires enjouent l’atmosphère. Cette gaieté soudaine dans notre séjour irakien est un baume à l’effet immédiat. Ces deux heures et demi de bus dans la nuit sont le meilleur remède contre la pesanteur irakienne.

Il est presqu’une heure du matin quand nous arrivons au monastère. Sur les derniers kilomètres, une voiture de police nous escorte. Mais alors que nous pénétrons l’enceinte du monastère, les 36 enfants nous accueillent dans la joie. Comme un symbole, nous passons des gyrophares policiers aux chants enfantins. La voiture de police rebrousse chemin et s’enfonce dans la nuit, désarmée. Victoire de l’innocence.

Offre Joie Irak, et notamment Souhaila, une chiite de Bagdad, ont réussi l’exploit de réunir ces 36 enfants, de diverses communautés. Les enfants chrétiens notamment viennent de la paroisse qui a été attaquée à Noël 2010 et où certains membres d’Offre Joie, chrétiens et musulmans, avaient choisi de passer Noël 2011.

Après les chants, il faut vite aller se coucher. Il se fait tard pour ces enfants âgés de 9 à 13 ans, qui ont attendu notre arrivée. Mais avant, enfants et adultes se disposent en cercle et chacun son tour confie la nuit, le camp à venir, l’avenir de son pays…

Le lendemain, après une nuit courte, le camp commence vraiment. Rien ne ressemble plus à une colonie de vacances qu’une autre colonie de vacances : jeux, ateliers de découvertes, activités sportives… Rien ne distinguerait ces enfants d’autres enfants si ce n’est qu’ils ne sont pas sensés partager ces jeux. Garçons et filles, petits et plus grands courent à travers la cour du monastère à la recherche des pièces d’un puzzle. L’équipe qui en trouve le plus gagne le droit de construire une carte de l’Irak. Comme un symbole. Plus tard, ils dessineront, ensemble, l’Irak de leurs rêves.

Le P. Christophe Roucou, responsable du Service de Relations de relations avec l’islam (SRI) pour la Conférence des évêques  de France, nous avait convaincus : « Il n’y a pas à choisir entre le soutien aux chrétiens du Proche-Orient et la promotion du dialogue. » Nous reprenons la route, forts de ces rencontres, pour la suite de notre périple. Et sûrs que même où il ne semble plus y avoir d’espoir, il existe toujours des artisans de paix.

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2 réponses à Allumer une lampe plutôt que maudire les ténèbres

  1. Rabih dit :

    En construisant par le jeu la carte de l’Irak, ils sont également en train de le construire dans leurs esprits. Alléluia!

  2. Kat Conn dit :

    Extraordinaire! Il me rend heureux que deux différents groupes religieux peuvent se rassembler!