En Irak, où le dialogue ne semble plus possible…

Que sommes-nous venus faire en Irak ? Voici huit jours que nous sommes accueillis par des familles chrétiennes. Leur hospitalité sans condition est touchante. Mais nous sommes au milieu du no man’s land du dialogue…

Lorsque nous mettons le pied sur le sol irakien en provenance de Beyrouth, le jeudi 2 février, nous ne savons pas trop à quoi nous attendre. La seule image que nous ayons de l’Irak reste la moustache de Saddam Hussein. Nous savons qu’en arrivant à Erbil, capitale du Kurdistan, les conditions sont à peu près remplies pour s’éviter un voyage « sans encombre ». Le Kurdistan se développe à toute vitesse, économiquement du moins, s’attirant la protection occidentale en accueillant dans son sein, et notamment dans la ville d’Ankawa, dans la banlieue d’Erbil, les chrétiens d’Irak persécutés dans tout le pays. C’est auprès de ces chrétiens que nous trouvons refuge. Samir, un jeune diacre de l’église syriaque, nous accueille et nous conduit à Qaraqoch.

Lorsque nous arrivons dans cette enclave chrétienne à 25 kilomètres à l’est de Mossoul, nous entrons dans l’illégalité : nous sortons du Kurdistan, ce que nos tampons sur nos passeports ne permettent pas. Pendant cinq jours, nous allons vivre avec ces syriaques. Jamais nous ne serons seuls. Nous rencontrons les familles, déjeunons avec elles, sommes accueillis dans leurs maisons. Nous passons quelques jours notamment avec les séminaristes de la ville. Ils sont un nombre à faire pâlir la plupart des évêques français : une vingtaine de séminaristes pour la simple ville de Qaraqoch (40 000 habitants) ! Nous allons visiter l’un ou l’autre monastère dont l’origine remonte au IVe siècle, nous rappelant que le christianisme a ici des racines profondes.

Aborder le sujet du dialogue avec eux est impossible. A quelques kilomètres de là se trouve Mossoul, aux mains des « terroristes ». Le père Ammar, supérieur du séminaire y va célébrer la messe plusieurs dimanche par mois. En rigolant, il nous propose de l’accompagner, sachant que c’est impossible. Lui-même risque sa vie à chaque aller-retour dans l’antique Ninive. Mais il ne se pose pas la question. Il doit y aller, même pour la vingtaine de brebis qui assisteront à la messe ce jour-là.

Les cicatrices du conflit se lisent sur les visages

Un des septs bus transportant des étudiants chrétiens se rendant à l'université de Mossoul en mai 2010.

Rony au milieu d'un des bus attaqués.

A côté de la cour du séminaire gisent quatre autocars, stigmates des relations entre chrétiens et musulmans. Rony, aujourd’hui jeune séminariste, était à bord de sept bus avec 300 autres étudiants lorsqu’ils ont été attaqués en mai 2010 sur la route de Mossoul. Les jeunes se rendaient alors à l’université. Malgré son étonnant sourire, le visage de Rony se crispe lorsqu’il raconte son histoire. Son nez déformé est la marque de cet attentat. Les éclats de verre l’ont aveuglé pendant quelques temps. Une jeune fille a perdu une jambe, son fiancé l’a abandonnée. La soeur de Labeeb, notre guide à Qaraqosh, a la tempe traversée par une cicatrice, marque d’une hémorragie cérébrale. Ils sont des dizaines et des dizaines comme cela à avoir gravé dans leurs chairs l’impossibilité d’un dialogue.

Les discours sont d’une dureté compréhensible : « Ils ne faut pas faire confiance aux musulmans ! Ce sont des traîtres ! Peut-être pouvez-vous bien vous entendre avec l’un ou l’autre, nous-même avons des amis musulmans, mais un jour ou l’autre, ils se retourneront contre vous. C’est dans leur religion. » Ce discours nous est répété dix, vingt, cent fois peut-être ! Un évêque local nous avoue : « Je ne crois pas au dialogue. » Nous l’interrogeons sur Assise, point de départ de notre périple. « Assise est une belle image mais ceux qui étaient là ne comptent pas, n’ont pas d’influence. Il n’y a pas de dialogue possible. » Ce qui nous étonne, c’est que leur préoccupation majeure n’est pas sur leur sort. « Dans dix ans, nous serons tous partis », nous disent Rabeeh ou Samir, nos amis d’Ankawa. « On se retrouvera en Amérique ! » Non, ce qui les inquiète, c’est le sort de la France. « Combien de temps vous donnez-vous avant d’avoir un gouvernement musulman ? », nous lance, bravache, Saef, un entrepreneur d’Erbil. « Vous avez un vrai problème avec les musulmans », nous prévient-il… « Et on en est désolés pour vous. »

Après quelques jours de ce régime, et alors que, nous nous répétons, jamais nous n’avons été aussi bien accueillis, rarement avions-nous autant rigolé, nous nous sentons contaminés par leur discours. C’est vrai ça, est-ce qu’un jour la France sera musulmane ?, me surprend-je à penser. Nous nous rendons au bazar d’Erbil et nous nous prenons à regarder de travers les marchands, les passants, tous musulmans. Samir et Rabeeh, nos deux amis, ont ôtés leur col romain. Nous nous sentons en territoire ennemi. Nous sommes infectés par la peur, le repli… Et surtout nous nous demandons pourquoi nous avons choisi ce pays comme témoin du dialogue interreligieux sur notre route. Après le Liban, autoroute du dialogue, serions-nous arrivés en Irak, impasse de la rencontre ?

Cet amer constat, nous le faisons à 36 heures de notre départ pour l’Inde. Juste avant de retrouver pour ces derniers instants irakiens Melhem Khalaf, l’un des fondateurs d’Offre Joie…

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Une réponse à En Irak, où le dialogue ne semble plus possible…

  1. Rabih dit :

    Poignant témoignage… La photo du bus criblé de balles & les propos des irakiens chrétiens sont explicites. Mais je crois qu’il y a ceux qui ont tiré de leur religion les graines de vie, de joie, de paix & d’ouverture et d’autres qui cherchent lâchement un justificatif dans leur religion pour pouvoir dire à haute voix: « c’est la faute des autres! ». Ces gens appartiennent à toutes les religions… parce que les personnes qui se sont repentis de leurs fautes & ceux qui n’ont pas encore fait leur mea culpa appartiennent à tous les bords.