« Est-ce que rencontrer l’autre peut changer quelque chose ? Ça a commencé avec moi ! »

« Lorsque j’ai rencontré Simon, je me suis sentie responsable. » Chérine, une jeune étudiante de 23 ans, sympathise avec un homme de 53 ans. Cette amitié est impossible à Beyrouth. Chérine est musulmane, de tradition sunnite, Simon est juif. Mais dans sa voiture, il arbore un Coran pour cacher sa judéité.

Le conflit israélo-palestinien trouve ici une conséquence directe dans la vie des juifs qui restent à Beyrouth. « Moins d’une centaine, dit-on, à peine une trentaine selon moi », raconte Chérine. Contre 50000 il y a quarante ans. La plupart ont émigré, au Canada, en Australie…

La jeune étudiante en journalisme a décidé de consacrer son mémoire de fin d’études à cette question tendue. La décision a été mal prise par son entourage : « ‘Pourquoi les juifs ? Pourquoi ne choisis-tu pas un autre sujet ?’ a enragé ma mère. Mes parents et mes amis ont du mal à comprendre cette décision. Mais mon maître de thèse est persuadé de l’intérêt de ce sujet. » Depuis six mois, Chérine mène des recherches dans un contexte très difficile : « Les juifs libanais vivent cachés et ont peur de la caméra, ils ne veulent être connectés avec personne. Une personne importante de la communauté m’a dit : ‘Je te donne ma confiance mais si tu me trahis, c’est la dernière fois que nous nous parlons.’ »

Comment a pu naître cette amitié ? Chérine faisait partie des 25 jeunes qui ont fait partie de la seconde édition de l’Interreligious Academy à l’été 2011. Avec elle, 3 autres sunnites, 2 chiites, 7 druzes et le reste de chrétiens. Au programme, la découverte des minorités communautaires au Liban : druzes, alaouites, turques, coptes, bahaïs. Et juives. Le groupe est allé à la synagogue. Ziad Fahed, l’organisateur de ces camps de jeunes avec son association Dialogue for Life and Reconciliation raconte : « Pour la première fois, ces jeunes ont mis les pieds dans une synagogue. La sécurité était interloquée de voir débarquer un groupe de 25 personnes ! » « C’était une expérience perturbante ! Ils ne savaient même pas qu’ils existaient ! », ajoute-t-il.
« Des amis musulmans n’ont pas accepté cette rencontre », raconte Chérine. « Moi-même, j’ai été très choquée de rencontrer Simon. On ne peut pas séparer les juifs du problème israélo-palestinien. J’aurais voulu le frapper… Il avait peur. Il répondait par des phrases monosyballiques : ‘Oui’, ‘Non’. Mais lorsque je me suis rendue compte que nous avions autant peur l’un que l’autre, j’ai eu de la curiosité. Puis nous avons réussi à échanger et ma curiosité s’est transformée en responsabilité. »

Dialogue for Life and Reconciliation promeut ce genre de chemin personnel : Chérine n’est pas moins musulmane en sympathisant avec ce juif. Mais peut-être est-elle un peu plus libanaise… « Nous n’avons rien fait pour hériter de ce pays multireligieux. Nous pouvons faire beaucoup pour le garder comme ça », s’enflamme Ziad. Il fait siens les propos de son ami, le professeur américain Leonard Swidler, l’un des pionniers du dialogue interreligieux, qu’il fait intervenir lors de ces Interreligous Academies : « Le XXIe siècle ne sera pas religieux. Le XXIe siècle sera interreligieux ! Où nous nous engageons dans le dialogue, où nous devrons assumer les conséquences d’une division. »

Le premier camp a réuni en juillet 2010 une quinzaine de jeunes, dont quatre musulmans, pendant neuf jours. Le but de cette première rencontre était une meilleure connaissance des uns et des autres présents pendant cette université d’été. Au programme : des ateliers sur les stéréotypes, sur la paix, visionnage de films, rencontres de témoins, apprentissages des bases religieuses du voisin, etc.

La coexistence dans la bonne humeur.

Pour la seconde Interreligious Academy, en septembre 2011, ils étaient donc 25, avec une diversité plus plus prononcée encore et cette attention particulière aux minorités culturelles libanaises. « Nous avons passé une journée avec les chrétiens d’Irak réfugiés au Liban. Ils ont des contacts très limités avec les Libanais. De très belles choses se sont vécues là. Nous étions les premiers Libanais à entrer dans leur maison, si on met à part le propriétaire qui vient récupérer son loyer chaque mois », raconte Ziad.

Le 11 septembre 2011, dans le cadre d’un programme plus large, les chrétiens ont été  vivre une journée de volontariat chez les musulmans, et les musulmans ont été vivre une journée de volontariat chez les chrétiens. Cette initiative américaine a pour objectif de cumuler 2001 heures contre la violence en souvenir du 11 septembre 2011.

Ce camp est suivi de deux rencontres appelées : « Mais pourquoi ne m’ont-ils pas parlé de toi ? » Les jeunes vont passer un week-end au sein d’une de ces communautés. Ainsi, en décembre dernier, ils ont passés deux jours au sein d’un village turc, au Nord du Liban, et, en ce mois de février 2012, ils vont vivre une journée dans un village druze. Ziad explique cette démarche : « Des jeunes sont amis, mais ne vont jamais les uns chez les autres. Notre idée, c’est d’encourager les visites des maisons les uns des autres. Entrer dans la maison de l’autre est un pas important. »

Quels peuvent être le fruit de tels projets ? Chérine répond : « Est-ce que ça peut changer quelque chose ? Bien sûr ! ça a commencé avec moi ! »

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3 réponses à « Est-ce que rencontrer l’autre peut changer quelque chose ? Ça a commencé avec moi ! »

  1. Ziad Fahed dit :

    Merci. Keep walking and keep shining.

  2. fatima jouayed dit :

    courage cherine nous sommes si fiers de toi :D

  3. Rabih dit :

    Ma parole! Fred & Anne-Laure, vous avez pu rencontrer des juifs libanais! Mes tantes m’ont toujours parlé d’eux comme ayant fait parti du paysage urbain libanais. Certains « juifs » sillonnaient les rues de Beyrouth pour vendre et acheter des textiles par exemple… Mon père avait eu un voisin juif dans un complexe balnéaire aussi. Aujourd’hui on n’en rencontre jamais. Moi je suis certain qu’ils ont un point de vue précieux sur les choses de ce pays qui est également le leur! C’est pas leur nombre qui compte…
    Bravo les deux pèlerins de l’interreligieux! Enfin, je suis touché par Chérine qui dit: « Est-ce que ça peut changer quelque chose ? Bien sûr ! ça a commencé avec moi ! »