Li-Naltaqi : pour nos enfants, rencontrons-nous …

Marie Chaftari est chrétienne de tradition maronite, Lina Hamade est musulmane de tradition chiite. En 2005, elles fondent ensemble l’association Li-Naltaqi. Elles évoquent pour nous leur rencontre et leurs aventures.

Marie et Lina, deux femmes, deux religions, une amitié et un même combat !

« Maintenant que je connais Lina, je ne laisserai jamais mon fils tuer son fils. » Dans la bouche de Maria, cette phrase n’a rien d’anodin. Cette chrétienne maronite a fait partie, pendant la guerre civile, des phalanges libanaises, proches de l’ancien président Bechir Gemayel. Son mari Assaad en était l’un des leaders. Pas de déplacement sans gardes du corps, plusieurs tentatives d’assassinat… La peur est leur quotidien.

En 1989, elle se rapproche du mouvement Initiatives et Changements. Petit à petit, avec Assaad, ils cheminent. En 2000, elle fait la connaissance de Lina Hamade à l’occasion d’une rencontre du mouvement.« La première fois que j’ai rencontré Lina, j’ai vu dans ses yeux la peur qu’il y avait dans les miens. »

Pour Lina, la guerre civile se déroule dans le sud du Liban : « Je viens d’une famille très traditionnelle mais pour laquelle la diversité n’est pas un problème. Nous vivions ensemble, sunnites, chiites, chrétiens… La guerre nous a beaucoup moins touchés que Beyrouth et le Nord. Mais je reprochais à l’autre de ne pas me connaître alors que je le méconnaissais également. »

Les deux femmes vont aller au-delà de ces préjugés et construire une amitié solide. Cette amitié va dépasser leur duo. Marie parle de Lina à ses amies, Lina de Marie à ses belles-soeurs : « J’ai évoqué les conversations que nous avions eues sur le voile, le mariage chez les musulmans et les chrétiens et d’autres sujets. Finalement nous avons organisé des réunions communes. »

Jusqu’en 2005. Marie entend son fils et ses camarades de classe appeler à nouveau à un conflit avec les musulmans, Marie est interloquée : « Quel exemple laissons-nous à nos enfants ? » Marie est allé voir Lina : « Je lui ai dit : « Lina, tu veux qu’on fasse quelque chose ? » Elle m’a dit « oui ». Nous n’avions pas de plan. » Lina et Marie fondent alors Li-Naltaqi (« se rencontrer » en arabe) pour donner un cadre à leurs rencontres entre femmes . Autour du noyau d’une douzaine de femmes se greffent les réseaux des unes et des autres. « Nous organisons des cercles de paix sur l’écoute intérieure, l’écoute aux autres. Nous ne faisons pas du dialogue interreligieux ! Nous partageons sur nos vécus respectifs ! », explique Marie. Lina surenchérit : « Le seul but de nos activités, c’est de constuire de la confiance les unes envers les autres, de l’attention les unes pour les autres. Toutes les femmes qui viennent à Linaltaqi viennent de milieux différents. L’amour et le pardon sont les plus puissants outils de changement. »

« Nous avons le devoir d’être un modèle »

Lina a l’humilité des personnes droites. Marie ne cesse de valoriser son travail, son amitié, mais Lina feint de ne rien entendre. Et reste combattante : « Que quelqu’un puisse vouloir me tuer à cause de ma religion, je trouvais cela particulièrement idiot ! » « J’ai quitté le Liban pendant dix ans, ai vécu au Etats-Unis et à Dubaï. A mon retour, pour la première fois, je me suis installée à Beyrouth. J’ai été choquée ! On y est catégorisé d’abord par notre religion. Mais je ne suis pas « la musulmane », je suis Lina ! Ma foi n’a à voir qu’entre Dieu et moi. C’est ma liberté ! Si Dieu nous a créés libres, je refuse que quiconque ne m’ôte cette liberté. C’est mon choix. Au Liban, nous avons ces critères très strictes : tu es chrétien ou musulman. Maintenant, même, tu es d’abord chiite ou sunnite. Avant d’être quoi que ce soit, nous sommes qualifiés par notre appartenance religieuse. C’est extrêmement humiliant ! Nous sommes d’abord des êtres humains. Marie est ma meilleure amie. Je n’ai pas de honte à lui parler de mes joies, de doutes, de mes sentiments. Moi musulmane, elle chrétienne… »

Cette amitié qui les unit, c’est le message que Jean-Paul II voulait voir dans le Liban : « Nous avons eu le devoir d’être un modèle ! », assure Lina. Et cela passe d’abord par leurs quartiers beyrouthin. Marie témoigne : « Mon fils est heureux que je reçoive mes amies musulmanes à la maison. Il dit que c’est même important : cela change le regard du quartier sur les femmes voilées. Ce ne sont plus des musulmanes, ce sont les amies de Marie ! »

Leur cheminement a poussé Lina à vivre le lavement des pieds pendant un Jeudi saint. Ayant nous-mêmes vécu ce geste le jour de notre mariage, nous sommes très touchés par ce moment de partage qui tire quelques larmes à Marie ! « Ce jour-là, j’ai senti la présence de Jésus« , assure Lina. Leur amitié est aussi une amitié spirituelle.

« Nous sommes simplement un groupe de femmes qui désiront laisser un monde meilleur à nos enfants. » conclut Marie. C’est dans ce même esprit que Li-Naltaqi organisera en 2012 la seconde édition d’un camp pour les enfants. Une soixantaine de jeunes de 13 ans, issus de différentes écoles religieuses (chiites, sunnites, druzes, et chrétiennes) se retrouveront pour quatre jours ensemble.

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3 réponses à Li-Naltaqi : pour nos enfants, rencontrons-nous …

  1. HERRY Marie Thérèse dit :

    Merci infiniment pour ce beau témoignage du vivre ensemble au Liban.
    Aujourd’hui en parallèle avec vous j’ai rencontré mes soeurs musulmanes dans un atelier de tissage à Villeuneuve La Garenne. En ce 2 février j’ai apporté des crépes préparées pour l’occasion. Les questions sur la fête de la Chandeleur sont venues.
    Nous avons échangées alors sur nos traditions respectives. C’est merveilleux.
    En lisant votre reportage, je réalise que dans le monde toutes ces rencontres vécues dans l’ouverture du coeur sont des pas pour la paix.
    Bonne continuation.
    J’ai hâte d’avoir la suite des nouvelles.
    Marie Thérèse
    i

  2. Frédéric GASSON dit :

    Merci Anne-Laure et Fred pour vos reportages si chargés d Essentiel…

    Continuez à nous reporter ces beaux témoignages, ces rencontres pleine d espoir pour l avenir de notre civilisation!

    Au plaisir de vous lire!!

  3. Rabih dit :

    Ce changement de regard est porteur d’espoir pour moi: « ce ne sont plus des musulmanes, ce sont les amies de Marie ! » Merci!