« Nous devons jouer sur la compétence mais aussi sur l’amitié »

Dans le tourbillon qu’est cette mégalopole du Caire, l’urbanisme est grisâtre, les gens courent, les bruits sont incessants. Mais lorsque vous entrez dans le couvent des frères dominicains, tout s’arrête en un instant, comme par enchantement. La verdure reprend ses droits dans le jardin savamment entretenu et qui fait la fierté des frères. Ils sont sept à vivre ici et à travailler au service de leur institut d’études orientales, l’Ideo. Ce centre d’islamologie est l’un des plus grands au monde, l’un des plus réputés surtout. Sa bibliothèque fleuron de l’institut, recueille 150 000 ouvrages et plus de 350 revues. Entre les murs de cette bibliothèque, à l’abri de la cohue extérieure, des centaines de chercheurs passent. Rencontre avec son directeur, le frère Jean-Jacques Pérennès.

« L’Idéo est née en 1953. L’intuition, c’était que si on veut nouer un lien de qualité avec le monde musulman, il ne faut pas d’abord envisager les choses sous un angle religieux mais sous un angle culturel. Le dominicain égyptien George Anawati, fondateur de l’Ideo, avait eu avec le Saint-Siège cette idée qu’il fallait développer un centre chrétien qui connaisse très bien la culture musulmane. Nous avons démarré il y a soixante ans cet institut qui a une très belle bibliothèque, l’une des plus belles du Moyen-Orient, spécialisée dans les études islamiques, ce qui peut surprendre pour des religieux. Mais nous sommes des professionnels, des vrais spécialistes de ce monde-là. Nous accueillons ici surtout des musulmans, des professeurs, des universitaires, égyptiens mais aussi d’autres pays, qui viennent travailler chez nous, ce qui nous permet de nouer un contact de très bonne qualité.

Déjà, chez nous, ils trouvent des livres bien rangés, ce qui n’est pas courant ! Mais ils trouvent surtout un esprit d’ouverture : nous les accueillons comme ils sont. Beaucoup arrivent avec un esprit traditionnel, conservateur. Nous les accueillons sans préjugé. Nous essayons vraiment d’offrir à chacun une chance de progresser et de travailler sérieusement. Je pense que cet accueil touche beaucoup les gens. Le P. Anawati disait : « Nous devons jouer sur la compétence mais aussi sur l’amitié. » On essaie vraiment de créer un climat. Et ça se passe plutôt bien.

L’Ideo est connu grâce aux anciens, aux fondateurs qui ont fait des oeuvres importantes dans le domaine de la culture arabo-musulmane, qui ont écrit des livres, etc. L’institut est connu par sa bilbiothèque très prestigieuse, plus de 150.000 ouvrages. Les professeurs de l’université al-Azahr, et des grandes universités égyptiennes nous envoient leurs étudiants. On a surtout des gens en magistère et en doctorat. Cette réputation scientifique est complétée par cette garantie d’amitié et de respect. Pour nous, il est exclu, absolument, de chercher à convertir ou même d’accepter une démarche de quelqu’un qui voudrait se rapprocher du christianisme. D’autres personnes s’occupent de ça mais pour nous, il est extrêmement clair que notre rôle est de créer un pont, de bâtir un lien dans un absolu respect mutuel.

L’Egypte entière est en train d’évoluer. Un des grands défis de l’Egypte de demain est que ce soit une société plurielle, une société où les gens aient la liberté de penser, la liberté de conscience et soient capables d’avoir un certain esprit critique. Tout cela est quasi-impossible dans une société autoritaire, policière comme était le régime prédédent. Nous pouvons très modestement contribuer à cette amélioration du niveau culturel de la société égyptienne. Nous n’avons pas un rôle à jouer, nous sommes une modeste institution. Mais nous avons notre place.

Dans le monde musulman, la mentalité, c’est de répéter ce qu’a dit le professeur et le maître. Les gens font du copier-coller. Nous avons mis en place un séminaire de méthodologie, en langue arabe, au cours duquel nous essayons de transmettre cet apprentissage de la réflexion, du débat d’idées. J’espère que c’est un acquis pour la majorité des étudiants.

Bien entendu, pas mal de chercheurs travaillent sur leurs propres traditions mais certains étudiants travaillent sur le christianisme. Ils savent que saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, ont été des personnages importants dans l’histoire des idées. Nous leur permettons l’accès aux textes, si possible en langue arabe.

Les salafistes sont bienvenus. Pas plus, pas moins que les autres…

C’est beaucoup plus intéressant d’accueillir des gens dont on ne se sent pas forcément proches ! Le dialogue est intéressant avec les gens qui ne sont pas comme nous. Le dialogue avec les gens qui nous ressemblent, ce n’est pas que ça ne nous intéresse pas, et ça ne nous passionne pas beaucoup. Aller rejoindre quelqu’un qui apparemment est loin et dont on découvre que, finalement, en humanité, en amitié, on est assez proches quelquefois, c’est beaucoup plus intéressant.

Les salafistes avec des grandes barbes, ça ne nous fait pas peur du tout. S’ils sont prêts à travailler, s’ils sont prêts à étudier sérieusement, ils sont les bienvenus. Comme tout le monde. Pas plus et pas moins que les autres (rires).

Chez les gens traditionnels, il y a d’abord une peur, une méfiance : qui sont ces religieux chrétiens qui s’intéressent à l’islam ? Quelle est leur vraie motivation ? N’ont-ils pas une idée derrière la tête ? Puis, on voit les gens se détendrent, petit à petit, devenir même assez relax quelquefois. On peut commencer à blaguer. Il faut faire beaucoup de chemin ensemble avant de commencer à se connaître et à parler de choses profondes. Il faut d’abord créer les conditions de l’amitié. On parle souvent du dialogue interreligieux, mais c’est difficile de dialoguer quand on n’a pas des mots commun. Avant de commencer à dialoguer, il faut créer un climat, des conditions préalables.

C’est ça qui nous surprend toujours dans la réaction de l’Occident qui vit beaucoup dans la peur par rapport à l’autre, en particulier l’autre musulman. Je reconnais que certains musulmans ont donné d’eux une image désagréable à travers des attentats, des déclarations outrancières, etc. Notre expérience de vie dans un monde musulman n’est absolument pas une expérience d’affrontement. On est plutôt dans la joie de la découverte. Et c’est ce qui manque un peu à l’Occident qui est clos sur lui-même, l’Amérique étant caricaturale de ce point de vue-là. Je crois que, au contraire, la rencontre des civilisations est aujourd’hui quelque chose de très urgent.

L’Occident est dans l’islamophobie, pour ne pas dire dans l’opposition frontale. Nous essayons de témoigner que c’est possible de vivre dans une société musulmane et d’y être heureux. Et nous y vivons comme religieux. Nous n’avons pas mis notre drapeau dans notre poche. On est des vrais religieux. Nous vivons notre vocation complétement. »

À propos de ALFred

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