La routine prend ses aises à l’oasis de paix

Il y a des lieux qui font référence depuis des décennies en termes de dialogue interreligieux. Neve Shalom-Wahat as-Salam (NSH-WAS) fait partie de ceux-là. Fondé il y a quarante ans par le frère dominicain Bruno Hussar, ce village tire son nom du livre d’Isaïe : « Mon peuple habitera une oasis de paix » (« Neve shalom » en hébreu, « Wahat as-salam » en arabe). Aujourd’hui, c’est un village bien installé. Et finalement, ce n’est peut-être pas plus mal.

« Ce n’est plus ce que c’était », « La grâce des débuts a disparu », « Ce n’est pas si simple de cohabiter, surtout quand on commence à parler éducation »… On nous avait prévenus avant d’aller à Neve Shalom-Wahat as-Salam (les villageois insistent, à juste titre, sur la double dénomination) : le village imaginé par Bruno Hussar n’est plus forcément ce qu’il était. En effet, au premier regard, rien ne distingue ce charmant village de tout autre village israélien.

Nous sommes à mi-distance de Jérusalem et de Tel-Aviv. 30 kilomètres nous séparent de chacune des deux grandes villes du pays. C’est le mois de mai et, dès 8 heures du matin, la chaleur écrase déjà tout. Les rues de ce village, bâti sur une colline, laissent apercevoir des maisons charmantes, aux jardins fleuris. Les bougainvillées apportent ici et là des éclats de couleurs. Dans la cour de l’école, les enfants, comme tous les enfants du monde, jouent au foot, un maillot de Lionel Messi sur les épaules.

La vue est dégagée vers l’ouest, en direction de la mer Méditerranée. Sur la première colline après celle de NSH-WAS, entourés de cyprès donnant un air toscan au paysage, les toits rouges du monastère de Latroun nous rappellent son rôle primordial joué dans le lancement du projet. La colline sur laquelle le village est construit appartenait au monastère qui, dans un premier temps, les a prêtées à la nouvelle communauté, avant de les céder complètement quelques années plus tard.

C’est en 1970 que le frère Bruno Hussar concrétise cette vision d’un village où vivraient en paix les gens de diverses religions. Il lance NSH-WAS. Les premiers temps sont durs. Rita, palestinienne qui vit ici avec sa famille, témoigne : « Il y a eu un véritable engouement. Les gens affluaient des quatre coins du monde. Mais peu voulaient ou pouvaient s’engager dans un projet à long terme. »

C’est à partir de 1977 que la vie prend son élan. De nombreuses familles viennent s’installer. Aujourd’hui, soixante familles, moitié juive, moitié arabe (chrétiennes et musulmanes), toutes israéliennes, cherchent une alternative en Israël, « à l’opposé de ce qui se passe dans le pays », affirme Rita. La Palestinienne ajoute : « Nous n’avons pas de projet politique. Notre seul but est de montrer qu’il est possible de vivre ensemble à certaines conditions, comme avoir des droits communs. » A un groupe de jeunes juifs américains qui visitent le village, elle lance : « Vous avez plus de droits que moi ici du fait de votre judéité, que moi palestinienne qui ait pourtant la citoyenneté israélienne. » « Habiter ici est pour moi la seule manière de résister à cette injustice », lance-t-elle avec énergie.

Selon les autorités du village, près de 300 familles seraient sur liste d’attente. Le processus de recrutement est dur : il faut assister à plusieurs rencontres, à des séminaires à l’école de la paix, appartenant au village. Une fois acceptée, la nouvelle famille doit passer une période teste de 18 mois. Il faut vraiment en vouloir !

Une mission : éduquer à la paix

Rita, habitante de Neve Shalom-Wahat as-Salam.

« Notre travail, c’est l’éducation ; notre vie quotidienne, c’est l’éducation », insiste Rita. C’est pourquoi, les villageois ont créé en 1979 l’école pour la paix. Cette institution accueille des étudiants de tout le pays, juifs et arabes, pour trois ou quatre jours de formation. « Parfois, c’est la première fois qu’ils se rencontrent, qu’ils se parlent. » L’école propose aussi des séminaires et des formations pour adultes, des séminaires d’été pour les étrangers, etc. Une proposition retient particulièrement notre attention : les ateliers pour les journalistes, palestiniens et israéliens. Le but : que les journalistes palestiniens découvrent la réalité israélienne et inversement. La tenue de ces sessions n’est pas toujours possible à Neve Shalom-Wahat as-Salam. Les organisateurs se rabattent alors sur Chypre ou la Jordanie…

Une école de la paix, c’est bien, mais une école pour les enfants du village, c’est mieux ! Avant 1984, les enfants arabes allaient à l’école privée arabe de Ramlah, la grande ville voisine, pendant que les enfants juifs allaient de leur côté. Un établissement scolaire a alors été construit pour les enfants de 3 mois à 12 ans (crèche, jardin d’enfants et école primaire). Dès trois mois ? « Cette période de la vie est cruciale pour apprendre les deux langues : arabe et hébreu », explique Rita, par ailleurs parfaitement bilingue. Près de trente ans plus tard, 96% des enfants scolarisés viennent des villages alentours. Une seule fois par an, enfants arabes et juifs sont séparés : les deux jours consécutifs de commémorations de l’Indépendance pour les juifs, de la Naqba (la catastrophe) pour les arabes. Ils se retrouvent le soir, après une journée de commémoration et échangent sur leurs activités du jour.
Lorsque les enfants rejoignent les collèges avoisinants, le club des jeunes, Nadi, prend le relais pour continuer à nourrir les relations.

Doumia-sakina : le silence au cœur de la vision spirituelle du village

Le centre pluraliste religieux.

Le troisième projet important du village, le « centre spirituel pluraliste », tire son nom du psaume 65 : « Pour toi, le silence est louange ». Silence se dit doumia en hébreu, sakina en arabe. Cette grande salle ronde, à la vue dégagée invite à la méditation, certes, mais nous laisse perplexes. Nous nous demandons si, à vouloir respecter chacun, ce lieu trop vide parle à personne. Surtout lorsque Rita nous dit que « le centre spirituel universel est une réponse non-religieuse à un conflit religieux… » Le conflit est-il seulement religieux ? Nous ne le pensons pas. Et la réponse doit-elle se faire hors de la religion ? Nous ne le pensons pas non plus…
Nos réserves ne nous empêchent pas de saluer les projets portés par ce lieu, au nombre de trois :
• Dirasat, un programme d’études des textes et des traditions respectives, en lien avec le Conseil de coordination interreligieux en Israël, dans le but de former les leaders religieux du pays « dans une perspective de transformation sociale et politique pour construire la paix dans la région » ;
• Massi-Massar : un voyage annuel de découverte pour trente jeunes de 15 à 17 ans, juifs, chrétiens et musulmans ;
• Une formation en médiation dans un contexte multiculturel.

« Breaking the wall »
Quarante ans après sa fondation, le temps est passé des venues d’affiches comme Bill Clinton ou des concerts de Roger Waters, l’ancien leader des Pink Floyd, appelant à « breaking the wall » (« faire tomber le mur »). Peut-être le village a-t-il des allures de bel endormi malgré les multiples propositions existantes et les cars de touristes affluant toujours pour voir la coexistence en marche.
Et finalement, n’est-ce pas cela qui est rassurant, le village de Neve Shalom-Wahat as-Salam faisant son chemin, cahin-caha ? Le message est là, s’enracinant dans le quotidien plus que dans d’artificielles manifestations spectaculaires. Et si, aujourd’hui encore, les mariages mixtes sont « impossibles » selon Rita, la voie proposée est déjà bien en avance par rapport au reste du pays… Tout ce qu’il faut, c’est ne pas s’arrêter en chemin.

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