A New York, l’Interfaith Center rapproche les communautés et les autorités

Mettre en lien communautés religieuses et culturelles, migrants et institutions civiles, tel est le rôle de l’Interfaith Center de New York. Nous avons rencontré Anushavan Margaryan et Kevin Childress, deux employés de l’IFC dans la cantine de l’Interchurch Center, le centre œcuménique new-yorkais.

 

Autour d’une part de pizza de taille américaine – une portion du nouveau monde correspond à une pizza entière dans l’ancien… – nous discutons avec Anushavan et Kevin. La petite quarantaine tous les deux, ils sont aussi dissemblables que possibles. Anushavan est grand, le teint mat. Des bretelles, une chemise blanche qui met en valeur sa silhouette baraquée, son look semble étudié. Son regard sombre et son sourire bienveillant rassurent. Kevin a un visage plus rondouillard. Pas grand sans être petit, il ressemble plus à un informaticien qui aurait réussi. Sa barbe et ses lunettes cachent son regard et un investissement pourtant bien présent. Ces deux-là ont été réunis par l’Arménie. L’un en est originaire, l’autre y a passé deux ans dans une organisation humanitaire. Anushavan, l’ancien, arménien catholique, a recruté Kevin, le nouveau, athée, à l’Interfaith Center.

Kevin, Anushavan et leurs collègues, un pont entre autorités et minorités.

L’Interfaith Center a été créé en 1997 par le révérend James Parks Morton. Face à la pauvreté et aux difficultés sociales, ce prêtre épiscopalien a commencé à travailler avec différents représentants religieux dans le Chicago des années 50. Comment pouvait-il aider ces leaders face aux questionnements de leurs propres communautés ? Comment leur donner des outils pour affronter les questions de justice sociale ? Nommé doyen de la cathédrale Saint-John-the-Divine à New York, il a dû mettre cet investissement de côté pendant 25 ans. L’heure de la retraite venue, il a repris le flambeau avec ardeur. Comme doyen de la cathédrale, il s’était fait beaucoup d’amis fortunés et a été en lien avec des leaders de nombreuses communautés religieuses. Toutes les conditions étaient réunies pour lancer l’Interfaith center.

“L’idée première du centre était d’être un pont entre les professionnels et les communautés religieuses”, explique Anushavan. “Faire se rencontrer ces deux réalités, faire comprendre aux immigrants comment fonctionne la vie civique ici et faire comprendre aux institutions les cultures auxquelles elles ont affaire.”

D’un côté, le centre travaille avec les autorités et les différentes instances sociales : tribunaux, juges, travailleurs sociaux, enseignants, etc. De l’autre côté avec les leaders religieux qui “ne sont pas uniquement ceux sont qui ont un col romains, qui sont prêtres ou imams…”, précise Anushavan. “Les leaders peuvent être des enseignants, travailleurs sociaux actifs dans leurs communautés et soucieux du bien être de leur communauté du moment qu’ils en sont des acteurs, qu’ils occupent une position de leadership.”

L’intérêt premier des participants n’est pas le dialogue
L’intérêt des personnes qui viennent à l’Interfaith Center n’est pas d’abord la rencontre interreligieuse. “Souvent, cela arrive de manière secondaire, précise Kevin. Les gens viennent parce qu’ils veulent en apprendre plus sur les violences domestiques, par exemple. Rabbins, prêtres, imams et autres acteurs veulent aider leurs communautés en se formant sur ce sujet. Ils ne veulent pas forcément apprendre sur les autres religions. Mais quand ils entrent dans la salle, qu’ils commencent à échanger, ils apprennent comment les uns et les autres gèrent les violences domestiques.”

La question de la violence domestique est en effet un sujet particulièrement pris en compte à l’IFC nous confie Anushavan : “Lorsque quelqu’un est confronté à des violences domestiques, il ou elle a souvent le réflexe d’aller voir le leader de sa communauté : le pasteur, l’imam, le rabbin, etc. Or ces pasteurs n’ont pas forcément les clés pour répondre. Au séminaire, par exemple, on ne forme pas les leaders en devenir sur les dynamiques domestiques. On les forme sur la question du mariage, de manière liturgique ou théologique, mais qui leur apprend la dynamique à l’intérieur d’un couple ? Les chefs religieux ont plusieurs casquettes : le lundi, ils sont médecins, le mardi, avocat, etc. Mais ils ne peuvent pas être formés sur toutes ces questions. Et ‘Va prier’ n’est pas forcément la réponse adaptée pour quelqu’un qui vous confie ses difficultés de couple…”

L’IFC propose donc des sessions à une trentaine de leaders religieux, pas tous clercs donc, pour leur apporter les clés qui manquent. Il arrive souvent que les leaders religieux qui viennent à ces sessions aient eux-mêmes été victimes de violences domestiques. Environ “la moitié de ces leaders religieux”, pour Anushavan. “C’est un chemin de guérison pour ces personnes.”

Ces représentants, tous volontaires, viennent d’origines différentes: “Je veux être sûr d’avoir à la fois des hindous, des sikhs, des chrétiens (toutes dénominations confondues), des musulmans, des juifs, etc., précise Anushavan. Mais aussi des hommes et des femmes.” Le travail d’Anushavan, de Kevin et toute l’équipe actuelle de l’IFC est de la médiation… “Nous aidons les gens à se comprendre mutuellement, à se rapprocher, à apprendre les uns des autres et les uns sur les autres. A partir de là, ils décident de construire ou non une amitié…”

En effet, si New York est certainement la ville la plus diverse au monde – on peut croiser plus de 40 nationalités différentes dans une journée ordinaire, entre le métro, la rue, les restaurants, les voisins, les collègues, etc. – une certaine forme de ségrégation demeure. “J’ai ma communauté, tu as ta communauté, il a sa communauté”, regrette Anushavan. “Certainement comme à Paris : si tu vas dans une gare centrale, tu vois des gens d’origines extrêmement diverses mais au fond, chacun a sa propre vie. Et si nous n’apprenons pas les uns des autres, nous ne gardons de nos voisins que l’image que les médias nous en donnent.”

La stigmatisation des minorités après le 11-Septembre
Depuis dix ans, le 11-Septembre a changé la donne selon Anushavan : “Avec la guerre en Irak, les jeunes générations se sont senties plus impliquées dans la vie politique. Des mouvements sociaux sont apparus. Des gens posent la question ‘pourquoi ?’” Ainsi la communauté sikhe a été la plus stigmatisée après le 11 Septembre. Beaucoup les identifiaient comme musulmans. “Le turban…”, soupire Anushavan. Travailler avec eux, avant 2001, était difficile. Ils n’étaient pas demandeurs. Au lendemain des attentats, ils ont eu besoin d’être protégés par la société.” ”Si la ville est devenue plus tolérante, nous le devons pour beaucoup aux sikhs”, ajoute Kevin.

Le travail de l’IFC est également de former les instances civiles sur les différentes cultures auxquelles elles sont confrontées. Kevin apporte un exemple tout simple : « Certains marchands ont parfois besoin d’un permis de vente. Or si ces permis sont donnés le vendredi après-midi, les musulmans ne peuvent pas se déplacer. La ville commence à comprendre et à s’adapter. C’est un autre résultat de notre travail de rapprochement.” Anushavan enchérit : “Les institutions ne comprennent pas forcément les immigrants. Il faut garder à l’esprit que lorsqu’on arrive dans une nouvelle culture, comme moi aux Etats-Unis, ce que je comprends de la loi, de la police, des médecins, etc., tout cela est basé sur mon pays. A chaque fois que je vois un officier de police, je ne sais pas forcément comment le système policier fonctionne ici. Ma compréhension de la police est basée sur l’Arménie. Il faut apprendre comment fonctionne le système pour en faire partie.”

Au bout de quinze ans d’existence, l’IFC a construit une réputation qui lui permet de construire des relations de confiance. Pour Anushavan, les deux mots-clés sont la confiance et la peur. “Si tu as peur, nous ne pourrons pas devenir amis. Si tu n’as pas confiance, nous ne pourrons pas échanger.” “Prenons la communauté afghane par exemple. Elle est bien plus fanatique ici aux Etats-Unis qu’en Afghanistan. Pourquoi ? Ici, ils sont une minorité qui doit se protéger et protéger sa culture. Quand tu arrives dans un nouveau pays, tu adoptes des réflexes de défense qui te font devenir plus religieux, plus traditionnel, plus attaché à ta culture… Et c’est encore plus vrai si tu n’appartiens pas à une culture favorisée. Si je prends mon cas, j’ai le grand privilège, en tant que migrant, d’être chrétien, d’être blanc, que personne n’est de véritable problème avec la communauté arménienne (à part la Turquie). Parce que je suis arménien, personne ne va me haïr, m’attaquer ou aura peur de moi. Mais si je viens d’Irak ou d’Afghanistan, la moitié de la planète aura peur de moi à cause de ma couleur de peau, de mon pays d’origine… C’est pourquoi il est primordial que le pays d’accueil fasse confiance aux immigrants.”

Le ténébreux jeune homme est inarrêtable : “Ce n’est pas parce qu’un migrant choisit de venir dans un pays démocratique qu’il est libéral. Si le pays dans lequel tu arrives ne t’accepte pas, ne t’aide pas, tu deviens plus fanatique. Si je vais en France, il me faut comprendre la culture française mais il faut aussi que les Français comprennent que je suis étranger. J’ai besoin d’aide, d’intérêt. Notre boulot, c’est ça: aider les migrants et faire comprendre aux institutions que ces nouveaux arrivants ne sont pas forcément des meurtriers ou des assassins.”

À propos de ALFred

fredofaith
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Une réponse à A New York, l’Interfaith Center rapproche les communautés et les autorités

  1. Rabih dit :

    En lisant, j’en viens à me demander si, finalement, la rencontre coeur à coeur entre les hommes de differents horisons se fera en résolvant non pas des questions théologiques, mais des questions pratiques d’intégration par exemple comme à l’Interfaith Center… La gentillesse, la reconnaissance et l’amitié entre des personnes differentes peuvent-elles naitre autrement que par des échanges sympathiques qui portent sur le savoir-faire qui facilite la vie pratique & la relation…