Les anecdotes du frère Olivier

Les moines bénédictins d’Abu Gosh, village arabe à 12 kilomètres de Jérusalem, vivent la rencontre à plein avec juifs et musulmans. Notamment le frère Olivier, responsable de l’accueil.

Le frère Olivier, responsable de l'accueil de l'abbaye d'Abu Gosh.


Si il est un lieu de cette terre trois fois sainte qu’il était important pour nous d’aller voir, c’est bien Abu Gosh. Ce village arabe, à une poignée de kilomètres de Jérusalem, est l’un des lieux considérés comme étant celui d’Emmaüs, un passage du Nouveau Testament important pour nous.
Nous nous y rendions donc, non pas comme pèlerins de l’interreligieux mais à titre un peu plus personnel. Pourtant, notre pèlerinage nous rattrape. Nous rencontrons le frère Olivier, responsable de l’accueil du monastère (en plus d’être celui qui fabrique le délicieux limoncello local !)
Dans ce lieu, aux airs de paradis, frère Olivier a l’énergie d’un jeune débutant. Pourtant, depuis trente-cinq ans, il reçoit régulièrement des groupes de tous âges et de tous horizons et plus particulièrement des soldats israéliens. Depuis 1984, environ 12000 jeunes conscrits sont envoyés chaque année par le service de l’éducation de l’armée…
C’est au pied de la source que le frère Olivier nous raconte des dizaines d’anecdotes, comme si le dialogue n’était rien d’autre que des petites histoires mises bout à bout.

Un monastère à Abu Gosh ?
« Dom Grammont (père abbé de l’abbaye du Bec-Hellouin, en Normandie) avait l’intuition que le dialogue oecuménique ne pourrait s’approfondir que si l’on revenait au point germinal de la première rupture, entre l’église et la synagogue. En mars 1976, il a envoyé trois frères à Jérusalem et leur a dit : « Soyez une présence cordiale ». Dans ces deux mots, vous avez tout ce que nous devons être. Nous sommes une présence cordiale dans la prière. C’est notre vocation, près de Jérusalem, ce point de tension qui est aussi point de rencontre. »

Un appel à l’ouverture
« Il y a eu tout de suite des gestes de solidarité, d’amitié, des détails qui change la vie : le jour de l’arrivée des frères, le maire du village s’est présenté au monastère : « Nous vous attendions, vos prédécesseurs ont laissés un souvenir extraordinaire ici. Soyez bénis. » Et il a proposé sa voiture en disant : « Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas ! » Les frères y ont vu un appel à l’ouverture.
Cette présence cordiale s’exprime entre autre par l’accueil. Beaucoup de groupes de pèlerins, passent par ici pour commémorer Emmaüs, qu’ils soient catholiques ou non. Il y a quinze jours, j’accueillais un grand groupe d’adventistes du septième-jour, un groupe de russes orthodoxes puis un autre groupe de protestants français. C’est la rencontre qui importe. »

Le bon voisinage
« La rencontre avec nos voisins musulmans également. Nous sommes au coeur d’un village de 7.000 habitants, tous musulmans, avec lesquels on essaie d’avoir de bons contacts.
Quelques jours après Pâques, le jour d’Emmaüs d’ailleurs, le maire du village est venu au monastère, pour nous souhaiter une bonne fête de Pâques en apportant un magnifique pot d’orchidées, très simplement.
Ce matin encore, je prenais le thé avec un ami du village, qui vient très souvent ici.
Il y a quelques jours aussi, j’ai aidé un jeune du village, handicapé suite à un accident de voiture. Il fait une école de photographie à Jérusalem. Il a gagné un prix et voulait me présenter la brochure où il y a la recension de toutes les photos de l’école et la photo qui lui a fait gagné son prix. Ce sont des relations d’amitié au jour le jour, toutes simples. »

Ce qu’on ne lit pas dans les journaux…
« De nombreux Israéliens, juifs, passent par ici. Ils ne viennent pas seulement voir un bâtiment ancien, un beau jardin. Ils viennent nous rencontrer, nous qui vivons différemment.
Ce sont des histoires qu’on ne lira pas dans les journaux. Ce sont des exemples qui paraissent des gouttes d’eau mais qui démontrent que nous n’avons pas le droit de généraliser. Les gens du village essaient d’organiser au maximum des rencontres, entre autre par le sport : ils jouent au foot ensemble !
Récemment, il y avait un festival de musique arabe dans le village où pleins de juifs étaient invités. Ils essaient au maximum de se rencontrer. Les écoles se rencontrent aussi, juives et arabes. »

La Shoah. Et les Justes.
« La semaine dernière, j’accueillais un groupe de personnes rescapées de la Shoah. Un monsieur m’a ému. Nous étions devant la porte de la crypte et ce monsieur, qui m’appelait « Moine », me dit : « Si je peux te parler aujourd’hui, c’est grâce à un prêtre. Quand j’étais tout petit garçon, pendant la guerre, j’étais dans le bureau du prêtre, qui tout à coup m’a attrapé et caché sous sa soutane au moment où la Gestapo rentrait dans son bureau. Je n’ai pas été trouvé, c’est comme ça que j’ai été sauvé. C’est grâce à lui que je peux te parler aujourd’hui. » Et il s’est mis à pleurer.
Je me suis dit : « Il y a eu des horreurs pendant la guerre et on les connaît. Et puis il y a eu des Justes. Je suis sûr que ce prêtre n’a pas pensé un quart de seconde à ce qu’il faisait. Et aux risques qu’il prenait. Si le gosse avait été trouvé, il partait aussi en déportation. Et c’était fini pour lui. » J’étais bouleversé en écoutant ce monsieur, du coup, je ne me souviens plus si c’était en Pologne ou en Belgique… (silence). »

Les rencontres avec les conscrits
« Des groupes de jeunes militaires sont envoyés ici, par le service de l’éducation de l’armée, pour rencontrer un moine chrétien pendant une heure, que ça leur plaise ou non. Parfois ça ne leur plaît pas du tout… Ce n’est pas la tasse de thé d’un jeune de 20 ans ! J’essaie d’imaginer un groupe de paras que l’armée française enverrait dans une mosquée pour rencontrer un imam… Pour certains d’entre eux qui se disent « Pourquoi pas? », combien pensent « Ils sont tombés sur la tête, pourquoi on nous envoie là ? »
L’entrée dans le jardin du monastère est un peu laborieuse… La porte n’est pas très large. J’ai parfois ce scénario étonnant : l’autobus arrive, la porte est ouverte, le premier entre, me voit derrière la porte avec mon habit blanc. Il se bloque, me regarde sans bouger… Tous les autres poussent derrière parce qu’ils n’ont pas perçus le « danger » qui les attend. Ils finissent par entrer ne sachant pas quoi faire d’autre. Ils s’assoient sur les bancs, ceux qui ont le plus peur le plus loin possible de moi, pour ne pas capter le virus.
Ce sont souvent ceux-là qui, à la fin de la discussion, viennent vers moi : « On peut se faire photographier avec toi ? » « On peut revenir au monastère ? » « Tu as un numéro de portable ? » « On peut te joindre ? » Et ils gardent contact, parfois des années après.
Il y a quelques temps, une jeune soldate de 18 ans me dit : « Ma mère te connaît, elle est passé ici, avec l’armée, il y a déjà pas mal d’années. Elle m’a parlé de sa visite ici. » Ce qui m’a touché dans cette histoire, c’est que ce n’est pas la fille qui, en rentrant à la maison, a parlé à sa mère de sa visite au monastère. C’est la maman qui avait pris les devants et parler de sa propre visite ! J’ai été touché parce que j’ai n’ai pas eu de contact avec la maman depuis … sa venue ici. »

Se laisser changer par le dialogue
« Ce qui m’a changé c’est de découvrir – ça va vous paraître idiot et évident ! – que finalement la personne a toujours un coeur qu’il est possible d’atteindre.
En 1993, j’ai eu des expériences terribles et humiliantes pour obtenir des permis de travail pour des ouvriers palestiniens qui travaillaient sur un chantier dans le monastère. Des jeunes de 20 ans se comportaient d’une façon extrêmement dur face à des personnes qui pouvaient être leur père ou leur grand-père ! Ils avaient cette arrogance, ce mépris… J’étais bouleversé.
En fait, certains officiers, avec qui j’ai eu affaire pour avoir ces permis et avec qui c’était le blocage complet, sont devenus parmi mes meilleurs amis.
La personne peut être abîmée par une situation mais c’est d’abord la situation qui est en cause.
Je l’expérimente toujours avec ces amis. Il a fallu forcer, il a fallu provoquer la rencontre. Eux aussi ont découvert que je n’étais pas l’ennemi ou l’étranger qu’ils pensaient au départ. Moi-même, j’ai découvert ces personnes. Et ce sont réellement des personnes qui sont devenues parmi les plus proches de la communauté. »

Faire tomber les murs
« Il y a ce désir de faire tomber le mur et de rencontrer la personne, la main tendue ou pas. Et moi, je la prends mais parfois pas. Certains ne la prennent pas immédiatement puis, parfois, il y a une brèche…
Un soldat m’a beaucoup ému à la sortie d’une rencontre. Il m’a demandé : « Je suis issu d’une famille de juifs ultra-stricts. J’ai été élevé dans une atmosphère dure vis-à-vis de tout ce qui est différent de nous, y compris les autres juifs. C’était même une haine, haine des chrétiens, des arabes. » Et il ajoute : « Pour moi, aujourd’hui, tout est tombé ».
Et ce jeune avec sa kippa noire, qui au début ne voulait même pas me regarder, a posé sa tête sur mon épaule et s’est blotti sur moi, comme sur son père. J’ai assisté en direct à un mur qui tombe.
J’ai la chance de toucher du doigt cela. Je me dis que je n’ai pas le droit de juger ou de désespérer de la personne même quand elle m’énerve profondément (rires).
Un jour, un jeune me dit : « Tu vois, une visite comme celle qu’on vient d’avoir ici me redonne espoir dans l’avenir de mon pays. » Ce jeune a un raisonnement simple : « Si moi, jeune juif, soldat de 20 ans, je peux être dans cette qualité de rencontre avec un moine chrétien, catholique, français, qui par l’âge peut être mon père, même mon grand-père, alors tout devient possible. »

Tension entre dialogue et annonce
« J’ai à témoigner de la joie qui me fait vivre, qui est le Christ. Mais sans, parce que ce n’est pas notre vocation je crois, faire de provoc’. Un jour, un jeune en partant, il faisait déjà nuit, me dit : « D’où te vient cette joie ? » Je l’ai regardé et je n’ai pas répondu. Il a dit : « Je comprends. » Et il est parti… On doit annoncer cette joie, le sourire du Seigneur. Une présence cordiale. »

À propos de ALFred

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Une réponse à Les anecdotes du frère Olivier

  1. Rabih dit :

    Je suis au bord des larmes…
    « La personne peut être abîmée par une situation mais c’est d’abord la situation qui est en cause »
    « J’ai assisté en direct à un mur qui tombe. »
    « Je n’ai pas le droit de juger ou de désespérer d’une personne même quand elle m’énerve profondément (rires). »
    « On doit annoncer cette joie, le sourire du Seigneur. Une présence cordiale. »
    MILLE MERCI Frédéric & Anne-Laure d’avoir fait ce voyage en Palestine israelienne…