Bill Vendley et les défis contemporains du dialogue interreligieux

A peine arrivés à New York, nous avons rendez-vous avec le docteur William Vendley. Cet Américain bon teint est secrétaire général de Religions pour la paix (Religions for peace – RfP), une organisation internationale que nous avions déjà rencontrée au Japon. Les bureaux de RfP, à Manhattan, font face à ceux de l’Organisation des Nations Unies à laquelle elle est affiliée. En interrogeant William Vendley, nous ne pouvons empêcher notre regard de passer au-dessus de l’épaule de notre interlocuteur pour survoler le bâtiment de l’ONU, imaginé par Le Corbusier, et, plus loin, l’East River, le Queens, Brooklyn… Mais l’heure n’est pas à contempler le paysage urbain mythique de New York mais bien à nous concentrer sur les propos de haute voltige du secrétaire général de Religions pour la paix. Attention, accrochez-vous !

De quand date votre engagement dans le dialogue interreligieux ?
J’ai grandi dans une famille catholique. On m’a appris à prier ; ma mère faisait le lien entre le pain eucharistique et les gens que nous rencontrions. J’ai appris très vite à reconnaître en chacun un tabernacle de l’Esprit saint. Ce fut un cadeau très précieux relayé pendant 20 siècles par les communautés chrétiennes.
Lorsque j’ai commencé des études de science, je me suis rendu compte que ce que j’avais appris enfant ne collait pas forcément avec ce que j’apprenais. Comme beaucoup à cet âge-là, je me suis éloigné de la pratique religieuse. J’ai expérimenté un vide intérieur que j’essayais de combler à travers des engagements citoyens : le mouvement pour les droits civiques, la guerre du Vietnam…
Nous avons tous des expériences de souffrance comme la perte d’un être cher, des situations qui vous renvoient à de profonds questionnements. A ce moment-là, une personne importante de ma vie était un maître zen qui enseignait dans mon université. Il m’a introduit à la tradition contemplative. Lorsque j’ai fini mes études, je suis parti au Japon avec 500 dollars en poche pour pratiquer cette tradition exigeante. J’avais 22 ans. Nous étions en 1970.
Partir expérimenter une autre pratique religieuse, quitter sa foi catholique pour tenter l’héritage bouddhique était à l’époque très avant-gardiste. Mais plus je creusais les fondations de ma conscience, aidé par les techniques méditatives zen, plus j’étais confronté à mes expériences d’enfant. J’ai poursuivi ce travail et ai fait face à quelque chose à laquelle je ne m’attendais pas. Avec le plus profond respect pour la tradition bouddhiste, ma propre tradition est une tradition de grâce ; Dieu prend l’initiative. Aucun entraînement ascétique ne peut forcer cet absolu. J’ai donc expérimenté une reconversion à la foi qui m’avait été donnée enfant, à travers les bons offices d’une autre tradition religieuse.
Ce retour s’est fait avec une nouvelle compréhension de ma foi catholique que je n’aurais pu accomplir sans le chemin particulier que j’ai arpenté.

« La compassion appelle l’action »

Depuis 1994, vous êtes secrétaire général de Religions for Peace. Quelles sont les grandes expériences que vous avez vécues ?
En deux décennies, ce monde a changé, parfois de manière dramatique. J’ai été le témoin privilégié que les communautés religieuses non seulement apprennent à se connaître mais apprennent à travailler ensemble. C’est très important.
Il y a toujours un besoin pour le dialogue intellectuel et théologique ; il faut continuer à aller de l’avant. Le cadre intellectuel à travers lequel différentes traditions se comprennent et entrent en dialogue continue d’être primordial. C’est souvent le travail de spécialistes ou de ceux qui veulent y consacrer du temps.
En même temps, la profonde signification de la foi est la compassion. Et la compassion appelle l’action. Aujourd’hui, des personnes qui ont des fois très diverses peuvent reconnaître des compassions communes. Et peuvent agir ensemble.
J’ai vu dans le monde entier des femmes, des hommes et des jeunes reconnaître évidemment leurs différences mais aussi se mobiliser pour les enfants, contre la guerre, la pauvreté, tout ce qui heurte la dignité humaine. J’ai vu ces hommes et ces femmes créer une alliance, être en solidarité les uns avec les autres. Et j’ai vu cela produire du fruit : de la joie, de la compassion, de la bienveillance, de l’aide pour les plus vulnérables, du souci de justice. C’est tellement satisfaisant ! J’ai vu ceci dans des situations de misère ou au cœur de guerres civiles dans lesquelles les communautés religieuses peuvent faire une différence.

Par exemple ?
Un des premiers exemples est la guerre civile qui a ensanglanté le Sierra Leone pendant onze ans. Au milieu de cette guerre, Religions pour la paix fut invité par les différents leaders religieux du pays à les aider à créer un conseil interreligieux. J’ai eu le privilège de participer à cela. Ce conseil put entrer en contact avec les rebelles et en même temps à maintenir le contact avec le gouvernement en place.
Nous fûmes un pont entre les belligérants. Nous avons petit à petit reconstruit la confiance entre eux, jusqu’à pouvoir engager des discussions de paix.
Chaque famille sierra-léonaise a profondément souffert. Au-delà de ces discussions, des blessures restent non-guéries ; la haine et le désir de vengeance sont toujours présents. Il faut alors œuvrer à la réconciliation. J’ai vu les communautés religieuses, chacune avec sa grammaire, utiliser de manière créative leur propre héritage spirituel pour essayer de guérir une société blessée par la guerre.
Comme pour cet exemple sierra-léonais, Religions pour la paix a travaillé dans plus d’une vingtaine de pays et zones de conflits. Nous avons vu, souvent de manière très humble, le pouvoir d’une coopération religieuse sincère pour faire avancer la paix.

En 20 ans, les défis du dialogue interreligieux ont-ils évolués ?
Il y a 20 ans, le dialogue interreligieux était considéré comme un luxe. Un petit nombre de personnes s’y engageaient lorsqu’elles en avaient le désir. Aujourd’hui, c’est plus important.
Il y a plusieurs raisons pour cela. La plus importante est que les grands enjeux contemporains dépassent les cadres religieux. Il n’y a plus de problèmes hindous, de problèmes bouddhistes, de problèmes chrétiens, de problèmes juifs ou musulmans… Ce sont des enjeux pour tout le monde. Nous sommes invités, en réponse, à une action collaborative. Cela fait partie du processus de globalisation. Dans l’Evangile, il y a 2000 ans, la question nous est posée : qui est notre prochain ? Pour les citoyens du 21e siècle, nous sommes tous les prochains les uns des autres.

Quelles sont les limites du dialogue ?
La plus grande limite du dialogue, c’est de combattre cette suggestion intellectuellement paresseuse qui voudrait que toutes les religions soient les mêmes. Ce n’est pas vrai. Je ne veux pas paraître agressif à ceux qui disent cela mais c’est intellectuellement faible de prétendre cela. Et spirituellement malhonnête. Les différences sont réelles.
En tant que secrétaire général de Religions pour la paix, je ne suis pas mandaté pour représenter l’Eglise catholique romaine. D’autres personnes sont déléguées pour cela. Je suis mandaté pour représenter une aire de consensus entre les différentes communautés. Cependant, des membres d’autres traditions religieuses me disent souvent : « Nous attendons de toi d’être une personne de foi aussi. » Des amis musulmans me disent par exemple : « Tu es un croyant. Cela nous donne confiance en toi même si tu ne représentes pas ta propre Eglise dans ton poste. » C’est un peu ironique, plus vous êtes ancré profondément dans votre propre héritage, dans votre propre tradition, plus vous êtes capable de le dépasser…
Une autre option serait de renoncer à son identité et de trouver une harmonie en oubliant nos racines. Ce serait une perte de mémoire. L’amnésie n’est pas un chemin vers le futur.

Au cours de notre périple, les acteurs du dialogue interreligieux nous ont souvent dit que l’urgence du dialogue se passait à l’intérieur même des religions. Le dialogue intra-religieux…
Chaque tradition religieuse est aujourd’hui confrontée à un défi d’ouverture spirituelle et intellectuelle au sein de son propre héritage par des personnes qui en sont extérieures. La question profonde se pose d’une fidélité créative à sa propre foi. Chaque religion est appelée à exprimer sa tradition dans des circonstances et des contextes mouvants. Quelque part, ce contexte changeant aide chaque tradition à se réinventer. Dans la tradition occidentale, les juifs palestiniens ont fait face à la Grèce. Ils ont appris à s’exprimer dans des catégories culturelles qui n’étaient à l’origine pas spécifiquement juives. Cela arrive à chaque moment de l’Histoire.
Aujourd’hui, le contexte est la rencontre des traditions religieuses. Quand des religions dialoguent, elles retrouvent leur propre mémoire, leur propre tradition, afin de pouvoir entrer en dialogue avec leur partenaire.
Les enjeux qui dépassent les communautés nous invitent à répondre de manière authentique et créative. Et chaque religion invite les personnes de tradition différente à se positionner de manière authentique. Dans le dialogue entre chrétiens et musulmans, le dialogue lui-même déplace la manière dont les chrétiens vont parler aux musulmans et inversement. Quelque part, sans exagérer le phénomène, nous nous modelons les uns les autres dans ce dialogue. Nous devons donc rester très humbles.

Quels sont les défis à venir ?
J’en vois deux. Le premier tient du domaine de la souffrance humaine et de tout ce qui a trait à la dignité humaine. Les religions, à mon sens, auront sans cesse à faire avec cela. Nous sommes des êtres limités et nous serons toujours confrontés à cette lutte. C’est une tâche perpétuelle pour les systèmes religieux que d’être solidaires face à la souffrance humaine.
Mais il y a un autre défi que la France illustre bien. Nous vivons dans des ordres politiques, économiques, sociaux donnés… Comment, alors que les religions du monde font l’expérience de la dignité fondamentale de l’être humain, dignité inextricablement liée à la structure de la personnalité humaine, cette structure peut-elle être à la fois du monde et au-delà du monde ? Comment ouvrir ces ordres politiques à un mystère transcendant, que certaines traditions appellent Dieu ?
Nous avons aujourd’hui des démocraties séculières. La France a son propre héritage de la laïcité qui privatise tout discours sur la transcendance. Le bienfait de cela, nous pouvons le reconnaître en tant qu’enfants des Lumières, c’est que la laïcité permet le pluralisme. Mais nous devons également admettre que cela dénature la véritable structure de toute existence humaine dans son ouverture fondamentale à la transcendance qui est vue comme le terreau de la dignité humaine elle-même pour la plus grande part de la population mondiale en ces temps de croisements. C’est une déformation systématique du discours politique.
En Europe, nous avons vu les conséquences dévastatrices de l’élimination du transcendantal à travers la montée de deux absolutismes, l’un basé sur un fanatisme racial, le nazisme, l’autre sur un fanatisme collectiviste, le marxisme. Nous ne devons pas être innocents ou naïfs et croire que nous pouvons rester dans la distorsion systématique de ce que signifie être humain dans la sphère politique. Comment y parvenir est un défi de taille. Comment des expériences religieuses transcendantales, mais aussi séculières, peuvent trouver leur place dans un ordre politique ?
Nous voyons partout dans le monde des réactions fondamentalistes rejeter la modernité – un rejet liée, souvent, à une certaine nostalgie – et appeler de leurs vœux un ordre politique intègre où transcendance et être humain sont liés. Cela se conjugue souvent avec un rejet des autres religions.
Les Lumières nous ont permis de faire la moitié du chemin, mais en absolutisant la tolérance au détriment de la transcendance. La question reste de la contribution des religions à un retour de la transcendance dans l’espace public de sociétés véritablement pluralistes. C’est notre grand chantier actuel, notre cathédrale contemporaine. En Europe, cela a pris des générations pour bâtir d’immenses cathédrales comme cela nous prendra des générations pour arriver à bâtir un espace public à la fois plurireligieux et tolérant. Et les croyants d’horizons divers doivent travailler main dans la main sur toutes les formes de souffrance pour cela.

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3 réponses à Bill Vendley et les défis contemporains du dialogue interreligieux

  1. ADES dit :

    Bien dit tout ça !

  2. Desmazieres Anne-Claire dit :

    Wouah, il cause bien, lui!
    J’aime beaucoup la fin de son intervention. Cela rejoint exactement ce que je pense, notamment depuis les drames qui ont secoué Toulouse au mois de mars. J’adorerai que le maire de notre ville puisse lire ce genre d’interpellation! ;-)

  3. Rabih dit :

    Ah l’Amérique n’a pas fini de m’étonner… Mais c’est maintenant que j’y pense: si les différentes personnes ou groupes que vous rencontrez peuvent venir « féconder » une autre société… par exemple le Liban dans son pluralisme religieux « naturel » qui est devenu banal et anodin pour beaucoup de citoyens libanais… voir le pluralisme politisé! Bonjour les dérapages. Découvrir que ce que nous autres libanais vivons d’une manière spontanée en société peut naître ailleurs sur la Terre sous forme d’intuitions diverses, et produire des reflexions si perspicaces & des actions si concrètes, découvrir cela peut être une confirmation que ce que nous portons est « bon & vrai »; en un mot de CROIRE & reprendre l’initiative de la paix dans le Proche-Orient en tumulte!