En Californie, les futurs leaders religieux se forment ensemble

Arrivés à Los Angeles, nous commençons notre séjour américain sur les chapeaux de roue en allant à la rencontre des étudiants d’une des premières universités interreligieuses au monde : la Claremont Lincoln University (CLU).

Du Japon aux Etats-Unis. Du pays où tout est petit au pays où tout est immense. « Les Japonais sont grands dans les petites choses », nous avait dit un contact à Tokyo. Une chose est sûre, les Américains sont grands dans les grandes choses. A commencer par les verres de soda dans les fast-foods et par les campus universitaires ! Celui de la Claremont School of Theology (CST), dans la banlieue de Los Angeles, ne déroge pas à la règle. Première règle à intégrer lorsqu’on se promène sur un campus américain : connaître le plan pour pouvoir se repérer. Heureusement, nous pouvons compter sur un guide hyper-pro : Claudia Pearce a prévu nos 48 heures à Claremont. Entre trois cours différents, les rencontres avec les étudiants, le corps professoral, l’administration et la presse, nous n’aurons pas le temps de chômer !

Une salle de classe banale : une moquette bleue, à la propreté évidemment douteuse, aux murs des tableaux blancs prêts à recevoir la science du maître. La dizaine d’élèves installée en U est à l’image des Etats-Unis contemporains : blancs, jaunes et noirs sont mélangés. Derrière le bureau de professeur s’agite un homme d’une cinquantaine d’années. Marvin Sweeney est rabbin et donne un cours sur… l’islam ! Plus exactement, la leçon du jour traite de l’influence islamique sur le judaïsme et le christianisme au Moyen-âge. Les élèves sont musulmans, chrétiens ou « en recherche ». Tout l’esprit de la Claremont Lincoln University (CLU) se résume dans cette heure passée dans le cours du professeur Sweeney.

La CLU a ouvert ses portes en septembre 2011. Interdisciplinaire, multiculturel et multireligieuse, elle accueille des étudiants et des professeurs d’horizons religieux divers dans un but de préparation à un monde multireligieux. Plus de quarante religions se côtoient dans ces murs ! Nous n’avons même pas connaissance de l’existence de certaines d’entre elles … L’université est née dans les locaux d’une grande sœur presbytérienne : la Claremont School of Theology.

« L’âge d’une ségrégation religieuse a pris fin »

Philip Clayton, doyen, la moustache triomphante, explique : « La Claremont School of Theology est un séminaire chrétien, méthodiste, qui existe depuis 127 ans. Le président Campbell, arrivé en 2006, a eu cette intuition : l’âge d’une ségrégation religieuse a pris fin. On ne peut plus former les chrétiens dans une école, les juifs dans une école, les musulmans dans une école… Si on les forme séparément, ils passeront toute leur vie séparément. Et ils apprendront à ceux qui leur succéderont à vivre séparément. Devenons donc une école interreligieuse pour les leaders religieux : rabbins, imams, pasteurs, sont formés, côté à côte. »

Déjà, dans les années 90, la Claremont School of Theology fut l’une des premières écoles à former en même temps des pasteurs de différentes origines chrétiennes. La CST chrétienne donc, s’est alliée avec plusieurs établissements confessionnels du sud de la Californie pour monter la CLU : Academy of Jewish Religion (juif), Bayan College (musulman), International School for Jain Studies (jaïn), University of the West (bouddhiste).

« Nous ne sommes pas dans une démarche de destruction des identités propres à chaque religion, explique Philip Clayton. C’est une diversité génétique essentielle à un écosystème humain composé de différents génotypes. La manière dont nous vivons nos différences va changer dans les décennies à venir. Je ne suis pas moins chrétien par ce que j’apprends de mes partenaires juifs ou musulmans. Je reste chrétien. »

"We are all Travyon" : "Nous sommes tous Travyon', en hommage au jeune noir américain assassiné en Floride. Anne-Laure est la première agenouillée à droite, Najeeba Syeed-Miller, la quatrième debout à partir de la droite. A ses côtés, Philip Clayton, doyen de la CLU.

Nous sympathisons avec Najeeba Syeed-Miller. Ce petit bout de bonne femme, au milieu de sa trentaine, jolie et coquette est avocate de formation et professeur à la CLU. Originaire du Pendjab (en Inde), Najeeba a grandi aux Etats-Unis, notamment dans un collège quaker. « C’est au sein de la tradition quaker que j’ai appris la valeur de la paix. » Najeeba est arrivée au sein de l’établissement juste avant la mise en place du programme interreligieux. Quelles ont été les réactions à son arrivée ? « En Californie du Sud, nous avons une grande diversité. On dit même une majorité de minorités. Le campus était déjà très divers. Accueillir un professeur musulman fut donc assez simple. La religion n’est qu’un élément de différenciation supplémentaire, mais certainement pas le seul. Quelque part, nous étions prêts à ça. »

Elle dispense un cours d’ « éducation interreligieuse ». « Le défi, c’est l’histoire : il est important de regarder le passé tout en se projetant dans l’avenir. Un de nos processus pédagogique est non seulement de parler de diversité mais de la vivre. La question se pose par exemple sur un espace de prière commun, espace qui, historiquement, est chrétien. Nous avons des étudiants musulmans, une moniale bouddhiste, des gens de tous horizons… » La jeune femme ajoute : « Aujourd’hui, pour être un bon pasteur chrétien, il faut connaître les religions voisines… Nous devons créer des communautés les uns avec les autres. Mes étudiants travaillent sur un projet de développement : comment des gens de religions diverses se rejoignent sur des questions de faim, de violences domestiques… Comment moi, musulmane, je me positionne non seulement quand ma communauté est atteinte mais également quand d’autres communautés religieuses sont atteintes ? »

« Faire émerger une conscience commune d’un espace partagé »

Le but de la Claremont Lincoln University est d’essayer d’appréhender un nouvel espace commun plurireligieux. Pour Nelda, 24 ans, étudiante en 2e année du master de philosophie des religions, « le projet est unique : étudier dans un univers interreligieux et prendre en compte l’aspect professionnalisant. Les gens ici vont devenir imams, rabbins, pasteurs, etc. Nous expérimentons ce que veut dire être croyant, être religieux aujourd’hui. Je suis chrétienne pratiquante, j’ai tellement d’influences différentes, qui dépassent mon appartenance religieuse… C’est ce que je peux expérimenter ici. Dans une institution plus spécifiquement chrétienne, cela paraîtrait suspect d’aller voir du côté de Michel Foucauld, de Tom Waits ou de Nieztsche comme je peux le faire ici. »

Emrys est unitarien universaliste. Religion ou philosophie ? En tout cas, tradition humaniste aux racines chrétiennes mais sans discours transcendantal. Pour cet étudiant en 3e année de master, la raison d’étudier à la CLU est avant tout la qualité de l’enseignement. « J’ai choisi de venir ici tout d’abord parce que la qualité de l’école est bonne ! C’est quand même la première raison… » Travaillant dans l’humanitaire, notamment avec des migrants l’enseignement fourni lui donne quand même de nombreuses clés : « Je vais retourner dans ce domaine après mes études, et c’est très important pour moi de pouvoir comprendre le background culturel des personnes que je fréquente, de savoir pourquoi tel jour est important pour elles, etc. ce qui est important pour les bouddhistes, les chrétiens, les juifs. Et puis, en accueillant des étudiants de toute communauté, cette école est le reflet du monde contemporain. »

Ce reflet, c’est également la présence de plus en plus forte de la communauté musulmane en Californie du Sud. « Nous avons connu beaucoup de changements depuis 10 ans, témoigne Mahmoud Harmoush, imam de la localité voisine de Temicula et étudiant à la CLU, en 1e année de master. Notre communauté est de plus en plus grande. Nous avions moins d’une dizaine de mosquées. Aujourd’hui, il en existe une cinquantaine. Après le 11 septembre, nous avons été montrés du doigt. Mais nous avons un rôle à jouer et entrer en dialogue avec les autres confessions nous aident à prendre ce rôle. Cette école nous ouvre des horizons dans un monde multi-religieux. Nous ne travaillons pas pour aujourd’hui, nous travaillons pour demain, pour un monde apaisé. Non seulement un monde de tolérance mais un monde de respect mutuel. »

Redéfinir les lignes d’un monde plurireligieux, c’est l’urgence que voit Najeeba Syeed-Miller : « Désormais, nous partageons un espace commun. Comment négocions-nous cela ? Historiquement, quand un groupe gagne du pouvoir, il le prend sur l’autre groupe. Ici, nous essayons d’apprendre à partager ce pouvoir… Tout le défi est de réussir à faire émerger une conscience commune d’un espace partagé. »

C’est ainsi que la non-violence prend une place toute particulière dans la pédagogie de l’école. Les préceptes de Gandhi sont enseignés, débattus. Et appliqués. Alors que nous arrivions aux Etats-Unis, un garçon du nom de Travyon Martin avait été assassiné en Floride. Son meurtrier a dit avoir peur car le jeune Travyon portait un sweet à capuche. Le jour de notre venue à la CLU, la plupart des étudiants mais également des enseignants portaient un hoodie pour manifester leur solidarité. Coïncidence heureuse, nous portions ce jour-là nos polaires dont nous rabattîmes les capuches pour figurer sur la photo de famille…

Pour Philip Clayton, la CLU est « la manifestation d’une transformation globale. » « Notre projet est bien plus qu’une école. Nous recevons beaucoup de courriers de différentes organisations à travers le monde qui demandent à ce que nos étudiants puissent venir chez eux. Nous faisons face à une forte demande d’inscriptions. Rien que le nombre d’étudiants chrétiens a doublé. Les nouveaux étudiants nous ont fait part que leur choix était dicté par l’aspect interreligieux de notre formation. Cela répond à la réalité de notre monde… »

« Nous sommes plus forts en connaissant nos limites, conclut le doyen moustachu. Etudier à la CLU, entrer en dialogue, c’est la manifestation d’une nouvelle manière de vivre la religion, de vivre sa foi dans le monde contemporain. »

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Une réponse à En Californie, les futurs leaders religieux se forment ensemble

  1. Rabih dit :

    Eh ben voila! si l’Esprit travaille dit-on… J’aime bien l’intuition de former des responsables religieux ensemble. L’autre fera partie du paysage, il sera un copain comme au Liban dans les villages mixte christiano-musulmans. J’imagine de futurs rencontres inter-religieuse ou pasteurs, imams et rabbins se retrouveront ensemble autour des souvenirs de jeunesse! Le courant va passer plus facilement entre eux quand ils parleront des choses religieuses… L’avantage: comparer leur religion en suivant le referentiel « humain »